Propos sur VII, à l'occasion de la sortie de Inferno 2 : La couleur du deuil
J'ai rencontré VII pour la première fois chez lui à Bordeaux, par l'entremise de 2FCH. Il vivait alors en colocation avec Ame, son ami d'enfance. Lorsque j'ai pénétré dans l'appartement, je me souviens avoir été frappé par la sobriété du mobilier, lequel ne s'encombrait pas de superflu : au mur, un portrait de Big L réalisé par Ame, un meuble en verre contenant les précieux disques tant de fois écoutés, quelques livres de Fanon et de Dostoïevski rangés dans une table basse. Un dépouillement, une austérité qui, bien au-delà du manque d'argent, m'ont toujours semblé indissolublement liés au caractère de VII. Sa personnalité m'a toujours impressionné. Econome en paroles et en gestes, il m'apparaissait comme le gardien impassible d'un mystère douloureux, et à plusieurs reprises j'ai vu dans ses yeux ce qui me semblait être une fêlure intime vécue précocement. A d'autres moments, lorsque telle situation ou tel propos le révoltait, il pouvait tout aussi bien laisser libre cours à une colère parfois dévastatrice. Mais la plupart du temps, c'était un silence dense et grave qui primait.
Il me faut aussi mentionner la générosité de VII. Son souci d'autrui, jamais ostentatoire, l'a souvent conduit à venir en aide à certains de ses proches plongés dans une grande détresse. Evoquant son enfance et le climat qui régnait au sein du foyer maternel, VII écrit dans Confessions : « Le voleur est accueilli, rien n'est maintenu sous clé. » L'enfant a été sensible à la bonté de sa mère. Il a fait siennes les valeurs qu'elle lui a inculquées. Aujourd'hui, VII peut reprendre à son compte la phrase citée plus haut.
Ceux qui le suivent depuis le commencement – ils sont peu nombreux et je n'en fais pas partie – savent que la musique de VII n'a cessé d'évoluer. Elle a connu bien des mutations avant de pouvoir accoucher de l'opus Lettre Morte, et de ceux qui lui ont fait suite. Mais toujours elle fut parcourue par une totale implication de l'artiste, elle-même sous-tendue par une exigence de perfection et une constance exemplaires. C'est précisément cela qui me porte à penser que VII est un de ces artistes qu'anime une recherche de perfection et d'absolu. Qu'il est de ceux qu'aiguillonnent incessamment des questions qui, par essence, ne peuvent se satisfaire de réponses partielles et définitives, des questions qu'il ne faut avoir cesse de se poser, plutôt que de les tuer avec des certitudes. Et qu'il compte parmi ces êtres de nature silencieuse, qui se tiennent loin du bavardage ambiant, mais chez lesquels naissent les pensées les plus parlantes.
Ceux qui ne voient en VII qu'un clone de Necro ont à mon avis une perception limitée de son œuvre.
Longtemps, j'ai été un inconditionnel du rappeur américain, auteur entre autres des albums I need drugs et Gory days. Je l'écoutais en boucle, traduisais ses morceaux. J'étais fasciné par son flow destructeur et par la charge de violence que véhiculait chacun de ses titres. Je pense pouvoir dire que je connais bien sa discographie. Et il s'avère qu'à quelques exceptions près, jamais je ne l'ai entendu dévoiler sa part intime comme le fait VII dans bon nombre de ses textes. Lorsqu'il nous livre son ressentiment à l'égard du père (Détail infime), son amour sans bornes pour sa mère ou sa compagne (Bientôt des anges), VII se dévoile autrement plus que ce que Necro a rappé ici et là de son histoire personnelle – si l'on isole Reflection of children coming up in the grave. Par ailleurs, Necro a-t-il déjà écrit des textes ayant la force et l'ampleur de Peau de chagrin, La mort d'un monde, ou encore Funeste Empire ? Lorsque VII développe les thèmes de la dépression, de la tentation du suicide (Ces journées), ou examine d'un regard non dénué de nostalgie un passé tout aussi précieux que douloureux (Confessions), il fait naître en nous une puissante et durable émotion. Emotion que je ne retrouve pas dans les disques de Necro. De l'efficacité brutale, de la puissance de feu, ils n'en manquent pas, sans aucun doute. Mais à leur écoute, nul signe de cette profondeur sans laquelle ne peut sourdre l'émotion dont je parle, et qui nous empoigne à l'écoute des morceaux de VII que j'ai mentionnés plus haut. Or, pour ce qui me regarde, je ne puis, à l'heure d'aujourd'hui, donner du crédit à un art qui négligerait cette dimension émotionnelle constitutive de chacun d'entre nous.
Un autre point, de la plus haute importance : au fil des sorties, force est de constater que la qualité des disques de Necro – et autres artistes estampillés Psycho+Logical Records – a considérablement baissé, là ou VII n'a cessé de s'améliorer, proposant à l'auditeur un album chaque fois meilleur que le précédent. Libre à chacun de préférer au final tel ou tel disque, mais je ne crois pas me tromper en avançant que, si on le considère en tant qu'album, et non en tant que succession de titres rassemblés sur un même support, La couleur du deuil est à ce jour ce que VII nous a proposé de plus cohérent et abouti. En cela il est un artiste remarquable, qui puise dans le travail déjà accompli les éléments connus de lui seul qui vont lui permettre de se renouveler.
C'est pourquoi on se saurait réduire le travail de VII à une réplique française de celui de Necro. Que ce dernier ait représenté pour lui une source d'inspiration, cela est plus que probable. Mais dire que VII s'est contenté de calquer son style sur celui de l'américain me semble irrecevable.
Bien que nous nous soyons éloignés l'un de l'autre, je demeure attentif au travail et à l'évolution artistique de VII. Je trouve enrichissant de confronter les réflexions que m'inspirent chacune de ses sorties à ma propre conception de ce qui à mes yeux fonde une démarche artistique authentique. En écrivant ces lignes, je ne cherche pas plus à faire de la publicité mensongère pour VII qu'à écorcher son travail. Je m'efforce juste de traduire le plus exactement possible mon ressenti quant à son œuvre, témoignant de ses grandes qualités, mais sans négliger certains aspects plus gênants ou discutables.
J'ai dit qu'à la source de toute démarche susceptible de m'atteindre se trouvent l'émotion et la sensibilité. A l'heure d'aujourd'hui, je n'éprouve rien de semblable à l'écoute de morceaux comme Les insatisfaites poupées érotiques de Joachim, Transylvanie, Cecilia ou Domination. Tout aussi réussi que soit le résultat, portraiturer des tueurs en série ou détailler un catalogue plus que fourni d'outrages sexuels et de tortures m'apparaît comme étant dispensable. En ce sens que ces morceaux-là ne m'apportent rien. Tout au plus puis-je les trouver efficaces, solides, bien exécutés. Mais à leur écoute, rien n'advient, rien ne se produit, si ce n'est des interrogations quant à leur utilité réelle. Ces interrogations ne sont pas sans fondements : j'ai moi-même enregistré à l'époque des titres de cet acabit, saturés d'évocations morbides et de violence gratuite. Mais d'où vient alors le fait que ce qui me fascinait jadis ne présente aujourd'hui pour moi quasiment plus d'intérêt ? La réponse réside en ceci que, sans pour autant que je les renie, ces morceaux restent associés à une période de ma vie que j'ai traversée tant bien que mal et dont j'ai maintenant à me détourner. Aujourd'hui, si l'envie de rapper m'habitait toujours, je serais absolument incapable d'écrire et d'enregistrer de tels morceaux. Ils ne me correspondraient plus en rien et, chose plus importante encore, j'estime qu'ils n'apporteraient rien à l'auditeur qui soit susceptible de l'aider à progresser. Car dès lors qu'il s'adresse à autrui – et plus encore si pour ce faire il en passe par la voie artistique – chaque être est amené à s'interroger sur le message qu'il va véhiculer, et ce au regard de l'instance morale qui est la sienne. La qualité de cette interrogation déterminera si l'œuvre produite apporte à qui la découvre de la profondeur, ou du divertissement.
C'est parce qu'il penche résolument du côté de la profondeur que je considère La couleur du deuil comme le meilleur album de VII. Certes il comporte des titres que je qualifie de dispensables – ou disons de divertissants pour les amateur de gore –, mais ces titres s'intègrent sans mal à la structure globale de l'album, et sont écrits pour la plupart avec un raffinement que l'on retrouvait déjà dans Si douce, si perverse – hommage impeccable au giallo qui, à défaut d'être profond, dégageait une atmosphère moite empreinte d'un sadisme que seule la plume de VII pouvait restituer. L'artiste est resté fidèle à la veine gore qui parcourait déjà ses précédents albums, mais il a su enrichir son répertoire en puisant dans un sang résolument neuf qui confère à La couleur du deuil une densité et une richesse inédite. J'en profite pour revenir sur ce titre terrible qu'est Funeste Empire – mon préféré de l'album –, lequel constitue assurément l'incursion la plus réussie de VII dans ce que certains nomment le rap engagé. Mais je n'aime pas ce terme : trop réducteur, il sous-entend qu'engagé, VII ne le serait que lorsqu'il officie dans ce domaine-là. Pour ma part, il me semble que ce qui fait la valeur d'un artiste, c'est le caractère total et permanent de son engagement, quelque soit le sujet abordé. Or quand il aborde un sujet, quel qu'il soit, VII ne se contente pas de l'effleurer : il l'ausculte, le pénètre, lui donne le sang, la chair, le souffle et la vie. Ce que revient à dire que l'engagement chez VII, relève moins de son rap que de sa personne toute entière. Il est un artiste engagé, dans le sens où il s'engage dans son art corps et âme, sans aucune réserve ni demi-mesure : « En toute indépendance car ma cause est totale. » (Le domaine)
Pour le troisième volet de sa trilogie, je me plais à espérer un album net de titres gratuitement gores, et uniquement composé de morceaux qui combineraient une description implacable des convulsions d'une société malade et une exploration minutieuse de cette difficulté à être au monde logée en chacun d'entre nous. Mais il ne m'échappe pas que je parle depuis ma place, avec les préoccupations qui sont les miennes, et me dois de prendre en compte la passion de VII pour les ambiances macabres, ainsi que toutes les autres sources qui nourrissent son inspiration fertile.
VII est un des rares rappeurs français que je connaisse qui a réussi, album après album, à imposer avec autant de constance son empreinte, sa couleur et sa tonalité musicales. On dira de lui qu'il a son univers, à défaut de trouver un terme plus adéquat. Pour avoir un univers qui lui appartienne en propre, l'artiste doit assurément posséder du talent. Mais le talent est loin d'être suffisant, et peut même se révéler être un obstacle, s'il n'est pas subordonné à une recherche exigeante et acharnée de vérité. Non pas une vérité imbue d'elle-même et assénée à autrui de manière dogmatique, mais une vérité qui émane de la part la plus intime de l'artiste et restitue avec fidélité ce qu'il est réellement. Cela étant dit, il m'apparaît que VII n'est pas tant un rappeur qu'un homme qui cherche avec les moyens dont il dispose cela même qu'il ignore et que son travail lui révèle progressivement. Pour lui, écrire – car l'acte premier dans le rap est à mon sens celui de l'écriture – n'est nullement un moyen commode de s'enrichir matériellement, mais une nécessité impérieuse – j'irai même jusqu'à dire une respiration, qui l'aide, à la fois, et l'oblige à continuer d'avancer.
L'intégrité de VII, mais aussi sa rectitude, son intransigeance et son refus des compromissions, n'ont que faire des facéties auxquelles nous a habitué un milieu hip-hop corrompu par l'argent et l'égocentrisme. Des MC's de cette trempe, je n'en vois plus beaucoup à l'heure d'aujourd'hui. Rares sont les rappeurs qui ont engendré, au sein ou en marge de la culture hip-hop, leur propre univers artistique.
Je ne parle pas d'originalité, du moins au sens où certains l'entendent. Pour eux, est original ce qui va venir répondre à leur manque de sensations fortes. Ceux-là sont dans une recherche de sensationnel inscrite dans une logique de consommation immédiate, laquelle se préoccupe rarement du chemin que l'artiste a du parcourir avant de leur soumettre le fruit de son labeur. C'est une des raisons pour lesquelles je me méfie du mot original. D'autant que certains rappeurs ont bien compris ce que l'originalité pouvait avoir de lucratif. C'est pourquoi la démarche d'un artiste qui viserait cette originalité-là me paraît suspecte. On pourrait dire que vouloir être original, c'est chercher à tout prix à se démarquer, à seule fin de plaire et d'obtenir rétribution, quitte à tourner le dos à ses vraies convictions. Si l'originalité à quelque chose à voir avec cette attitude, alors VII n'a rien d'original. D'ailleurs, notons que son rap est de facture classique, formellement parlant. C'est son choix de rapper conformément à ses aspirations profondes qui fait de lui et artiste non pas original, mais singulier. Il part de ce qui l'habite, sans souci de faire coïncider son art avec les attentes du plus grand nombre.
Dans le rap actuel, je cherche encore un peu, mais de moins en moins, ces artistes singuliers, porteurs de leur univers. Débattre sans fin autour des acteurs de la scène rap ne m'intéresse plus depuis déjà un moment. Je préfère écouter attentivement les quelques uns qui trouvent encore grâce à mes eux, et me tenir loin de l'écrasante majorité des rappeurs rompus à l'exhibition outrancière de possessions matérielles, aux poses et gesticulations involontairement ridicules, et affligés d'egos à ce point surdimensionnés qu'ils participent à l'égarement d'une société qu'ils prétendent dénoncer. Il serait presque rassurant de savoir que cela ne vaut que pour le milieu du rap. Malheureusement, de telles attitudes se retrouvent invariablement dans toutes les sphères constitutives de la communauté humaine.
J'ai lu avec étonnement un commentaire sur internet qui disait en substance : « Littledemo est le meilleur, je crois que VII devrait le remercier. » N'en déplaise à l'auteur de ces mots, mais c'est indiscutablement à moi de remercier VII de m'avoir permis, à une époque où tout n'était pour moi que confusion et souffrance – d'enregistrer Le sang des innocents. Le travail sur cet album a constitué pour moi une planche de salut, et le soutien que j'ai reçu à ce moment-là de VII – et de 2FCH –, compte parmi ces choses impalpables dont on peut ni estimer ni oublier la valeur.
Le cheminement de VII n'est pas à prouver. Il est à poursuivre. Quelle que soit la forme que prendra l'œuvre à venir, je continuerai d'être attentif au parcours artistique de VII, car il est de ceux qui n'ont pas choisi la facilité et qui, taraudés par la soif de connaître cette chose indiscernable qui refuse de se laisser nommer, avancent avec acharnement dans leurs zones obscures, sans faire l'économie des peines inhérentes au labeur de l'artiste. Et ici, alors que je pense à sa persévérance, au rapport difficile qu'il entretient avec son art, ainsi qu'à la douleur de vivre qui sourd de ses morceaux, me viennent ces mots de Pascal qui m'ont tant marqué : « Je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant. »
Littledemo, octobre 2011.